« C’est pas moi qui le dis »

ou

« De la part des copains »


Quelques points de vue plus ou moins synthétiques, chronologiques et résolument favorables,

exprimés dans des ouvrages concernant la littérature policière



1981 — Michel Lebrun, Almanach du crime 1982 (“L’année 1980-81 du roman policier”), Veyrier/Polar, 1981 :


« Demouzon construit à la pépère, hors toute mode fugace, une œuvre dont on reparlera longtemps après que les feux d’artifice seront éteints»


1985 — Jean Vautrin, Crime-club, La Manufacture, Lyon, 1985 :


« Ici, l’Aventure se joue à Paris XIIIe. […] Là, dans son bureau, écrivain inclassable, rivé à la tendresse des êtres, à la poésie des murailles, à la noirceur des mœurs, au romanesque des situations contemporaines, Alain Demouzon va redevenir avec acharnement un souffleur d’atmosphères. Sans à-coups, à l’écart des modes, avec l’économie d’un classicisme à l’épreuve du temps, il va ajouter une pièce supplémentaire à son travail qui avance à merveille. Cessez de lui dire qu’il est le continuateur de Véry, qu’il est dans la lignée de Simenon, il est l’inventeur de lui-même. »


1985Dictionnaire (historique, thématique et technique) des littératures, Larousse, 1985 :


« Demouzon (Alain), écrivain français (Lagny 1945). À travers une ironie qui s’exerce aussi bien sur le style que sur la vision du monde (Mes crimes imparfaits, 1978 ; Gabriel et les primevères, 1975), il oriente le roman policier vers des préoccupations politiques et sociales (Mouche, 1976), dans une perspective symbolique (Monsieur Abel, 1979 ; Quidam, 1980 ; Bungalow, 1981 ; Paquebot, 19833 ; Mystère au musée du Chat, 1984). »


1986 — Maurice Périsset, Panorama du polar français contemporain, Éditions de l’Instant, Paris, 1986 :


« […] habile, certes, mais surtout hardi, insolent, facétieux, non conformiste ô combien, qui peut tout faire et qui fait tout. […] On n’écrit pas impunément treize romans policiers sans apprendre à conduire et maîtriser un récit, à doser l’intérêt, à resserrer au mieux les scènes qui, sans que rien soit sacrifié à l’essentiel, vont droit au but, avec une rare économie de moyens. »


1987 — Jean-Paul Schweighaeuser, Le Guide du polar, Syros, Paris, 1987 :


« Le choix de Demouzon comme premier président de « 813 — Association des Amis de la Littérature Policière », c’était le bon choix. Demouzon n’est pas l’homme d’un parti, il ne représente pas un courant du roman policier, il les représente tous. De la grisaille simenonienne au mystère flamboyant à la limite du fantastique, en passant par l’intrigue savamment construite, le suspense angoissant, l’hommage au roman noir, la préciosité quinceyenne ou le policier politique, Demouzon peut toujours répondre présent. »


1989 — Jean-Noël Blanc, Polarville, images de la ville dans le roman policier, Presses universitaires de Lyon, Lyon, 1991 (publication d’un travail de recherche effectué en 1989) :


« Demouzon tente de respecter une certaine complexité dans l’évocation urbaine. Nombre de ses romans sont incontestablement marqués par une volonté de rendre compte sans schématisme d’une ville globale qu’il décrit parfois de haut, ce qui est très rare dans le polar (par exemple du haut d’une tour du 13e arrondissement, Château-des-rentiers, 1982). Ce faisant, il semble en fait expérimenter les limites du polar, comme si ce n’était qu’aux marges de ce genre qu’on pouvait écrire réellement des villes réelles. Au demeurant, ce n’est pas un hasard si c’est lui qui publie ce roman au titre tout à fait explicite, Adieu La Jolla (1978) : adieu Marlowe, adieu Chandler, adieu les mythologies. D’autres romans policiers suivront. Mais d’un genre fort éloigné du polar (La Pêche au vif, Mes crimes imparfaits). Ils ressemblant de plus en plus à des romans d’énigmes classiques (Les Enquêtes du commissaire Bouclard). Mieux encore : en 1989, Demouzon publie des nouvelles qui n’ont cette fois plus rien à voir avec le policier (La Petite Sauteuse). Tout se passe donc pour lui comme si la logique de son écriture le conduisait au-delà du polar, soit vers le policier traditionnel, soit vers la littérature tout court. »


1990 — Jean-Baptiste Baronian, Trains rouges, « La Bibliothèque criminelle », Julliard, Paris, 1990 :


« Ce qui le caractérise, c’est sa grande variété, Demouzon étant à l’aise dans tous les genres de récits criminels et n’ayant aucune peine, selon les sujets qu’il aborde, à changer de ton, de mode de narration et de style. Le roman noir, le roman d’énigme, le roman d’atmosphère à la Simenon, le roman policier cruel et cynique — il a, somme toute, largement sillonné le domaine du polar, et c’est ce qui explique peut-être qu’il s’en soit écarté avec ses derniers livres, La Perdriole et Lune rousse. »


1991 — Robert Deleuse, Les Maîtres du roman policier, coll. « Les compacts », Bordas, Paris, 1991 :


« Difficile de parler de Demouzon sans faire référence à son écriture, car c’est là que se tient, pour une bonne part, ce qui fait l’univers de cet écrivain. Au détour d’une phrase, au pied d’un mot, naît la silhouette qui déclenche le processus. On y décèle une odeur typique et qui compte pour beaucoup dans l’essence de ces romans-là. Quand Demouzon nous parle de grésil ou de bruine, on en est imprégné jusqu’aux os.

[…] Avec les mots des gens de tous les jours, Demouzon nous parle de personnages faits de chair et d’os, aux espoirs déchus et aux illusions écoulées dans le grand sablier du temps. […] Ses protagonistes se nourrissent d’une telle densité qu’ils finissent toujours par dépasser les strictes limites du pur et dur polar, pour atteindre aux sources vives de l’univers romanesque. […] En parvenant d’entrée de jeu à n’imiter que lui-même, Demouzon est devenu un auteur difficilement imitable. Avec lui, si le polar évite de se payer de mots, c’est simplement pour que la littérature se paie une meilleure mine. Face à ces écrivains qu’adule la critique bien-pensante, Demouzon fait mieux que bonne figure. Il soutient la comparaison et possède l’immense avantage de ne pas ennuyer son lecteur. »


1992 — Jacques Dubois, Le roman policier ou la modernité, Nathan, coll. « Le texte à l’œuvre », Paris, 1992 :


« Pousser la structure policière jusqu’à ses ultimes conséquences, comme le fait Demouzon, comme le font d’autres auteurs, c’est en fait rejoindre ces romanciers modernes […] qui reprennent cette structure pour la dévier et la pervertir. On sait que leurs fins sont précisément de se livrer, par ce biais, à un travail critique sur la formule romanesque en général, comme pour lui faire rendre sens. »


1993 — André Vanoncini, Le Roman policier, coll. « Que sais-je ? » n° 1623, Presses universitaires de France, Paris, 1993 :


« Le cliché et sa subversion.

Certains récits policiers se retournent sur leurs procédés de composition. Les personnages, situations et ambiances qu’ils manient semblent sortir d’un riche fonds de stéréotypes accumulés au cours d’une longue tradition. Ils ne proposent donc pas un regard critique sur le monde contemporain à travers un modèle de référence inédit. Ils en expriment plutôt le blocage par un jeu permanent de citations et de mises en abîme, une sorte de promenade dans le musée aussi vaste que labyrinthique du genre [*]. Alain Demouzon a illustré cette formule dans un petit chef-d’œuvre intitulé Mouche (1976). Sa technique consiste à jeter les bases structurelles et thématiques du roman policier pour les subvertir ensuite de manière multiple et répétée. […] Demouzon double ces variations formelles d’une recherche stylistique que seule une bonne connaissance du patrimoine littéraire français rend possible. Son texte polyphonique illustre puissamment les aventures de l’écriture romanesque au XXe siècle finissant. »


[*] Notre « monde contemporain » est-il autre chose qu’un « musée labyrinthique » ? (A.D.)


1993 — Marc Lits, Le roman policier, introduction à la théorie et à l’histoire d’un genre littéraire, Éditions du CEFAL, Liège, Belgique, 1993 :


« C’est en ce sens [*] que Demouzon compare l’auteur de romans policiers à un rhétoricien, concocteur d’énigmes qui invente des structures cryptologiques construites sur le modèle de la métaphore filée. Il y a une évidence à rappeler : le récit d’énigme n’est pas une copie de la réalité, une espèce d’amplification poétique de la chronique des faits divers, c’est un travail d’écriture au sens strict, fondé sur une invention narrative. »


[*] “En ce sens” veut dire ici: roman se voulant moins reflet du réel que construction de l’esprit.

Allusion à la postface « Pour une stylistique de l’énigme », dans Le Complot du Café rouge, 13 énigmes à résoudre vous-même, Ramsay, 1984, et rééditions (dont Les Enquêtes du commissaire Bouclard, Fayard, Paris, 2002).


1994 — Jacques Baudou, Présentation de l’Intégrale Alain Demouzon, vol. 1, Le Masque, Librairie des Champs-Élysées, Paris, 1994 :


« Une œuvre qui a profondément marqué, loin des écoles et des chapelles, la décennie 1975-1985, et qui a révélé la personnalité remarquable d’un écrivain policier de toute première magnitude, l’un des plus importants qu’ait jamais connu la littérature policière française, l’un de ceux qui ont le plus fait pour sa reconnaissance actuelle. […] L’œuvre d’Alain Demouzon brille d’un éclat tout particulier. Par la qualité de son écriture, par le poli inhabituel du texte dans une littérature de genre. Par la variété, la diversité de l’inspiration, la faculté de l’auteur de se mouvoir avec aisance du roman noir au suspense, du roman d’enquête traditionnel au réalisme poétique. Par sa volonté d’explorer son propre territoire romanesque en poussant jusqu’à la limite incertaine, floue, qui sépare littérature policière et littérature « blanche ». Par sa formidable dextérité de constructeur d’intrigues, qui est particulièrement évidente dans ses tout premiers titres. À relire Mouche ou Le Premier-né d’Égypte aujourd’hui, on peut comprendre la chaleur de l’accueil critique qui leur fut réservé […] L’épreuve du temps n’a pas entamé les fictions policières d’Alain Demouzon, qui n’ont rien perdu de leur puissance, de leur pouvoir d’envoûtement, ainsi que le lecteur pourra l’éprouver. Elles se sont même, comme le vin, bonifiées ! »


1995 — Michel Lebrun & Claude Mesplède, La Crème du crime, L’Atalante, Nantes, 1995 :


« Il écrit son premier roman — non policier — en 1974 [*], Gabriel et les primevères, où s’amorce déjà un mystère et où se trouvent en puissance les thèmes qu’il exploitera par la suite : l’enfance et le voyeurisme. Il se lance ensuite dans le genre criminel et publie treize romans de 1975 à 1983, dans une collection à lui seul consacrée. Il revient ensuite au roman blanc. C’est sa diversité même qui dérouta son public ; pourtant, à la relecture, ses livres tiennent le coup, écrits dans une langue impeccable, avec des intrigues solides. Un jour, on redécouvrira cet écrivain attachant et beaucoup plus pervers qu’on ne le croit, ainsi que le démontre son récent Melchior (1995). »


[*] Premier roman publié. Le premier roman, écrit en 1973, c’est un polar : Assomption pour les charlots, qui ne fut édité qu’en 1994, dans l’Intégrale, vol. 1, du Masque.


1996 — Claude Mesplède & Jean-Jacques Schleret, Les Auteurs de la Série Noire, éd. Joseph K., 1996 :


« Sa démarche cherche à élargir constamment le champ du polar et à en renouveler les thèmes. S’il rend hommage au privé romantique chandlerien avec son détective Nicolas Placard (Un coup pourri, et Adieu, La Jolla), il se démarque vite du mythe pour explorer l’atmosphère de la province (La Pêche au vif et Le Retour de Luis) ou celle de son quartier du XIIIe arrondissement de Paris (Château-des-Rentiers). Cette diversité a pu dérouter certains de ses lecteurs. Pourtant tous ces romans, écrits dans une langue impeccable, et comportant des intrigues solides sont de grandes réussites. »


1996 — Franck Évrard, Le Roman policier, coll. « Lire », Dunod, Paris, 1996 :


« Pour son entrée dans la « Série Noire », Alain Demouzon avec Dernière station avant Jérusalem (1994) propose une œuvre ludique, une sorte de métafiction vertigineuse qui déroute les habitudes de lecture de l’amateur de polars classiques. Tout en constituant une sorte d’allégorie sur le polar contemporain, le roman mélange des formes appartenant à la science-fiction, au fantastique, au conte oral, aux ouvrages ésotériques, à l’exégèse religieuse et au roman policier. Comme dans Le Nom de la rose d’Umberto Eco ou Si par une nuit d’hiver un voyageur d’Italo Calvino, la référence au livre introduit dans un mixte de réel et d’imaginaire qui brouille les frontières entre lire, écrire et vivre. Par un jeu de citations et de mises en abîme, l’intrigue criminelle stéréotypée est liée au texte lui-même. […] Dans cet univers virtuel, c’est paradoxalement un livre (et une « Série Noire » !) qui est le détenteur de la vérité et qui permet au lecteur de se raccrocher à une réalité connue de lui. L’œuvre de Demouzon se place sous le signe de Borges, de l’univers paradoxal des Fictions comme La Mort et la Boussole où l’enquête obéit aux lois de la fiction, de la mise en scène. »


1998Dictionnaire des lettres françaises, le XXe siècle, « La Pochothèque », Le Livre de Poche, Paris, 1998 (notice de Martine Bercot et Diane Henneton) :


« Demouzon Alain (1945). Son premier livre, Gabriel et les primevères (1975), une affaire de mœurs et de meurtre dans un pensionnat de jeunes filles, relève de la tradition du roman populaire. Les romans criminels, où l’étude des personnages et des milieux importe autant que la résolution de l’énigme, ont fait sa réputation. Il a inventé un monde gris et angoissant, peuplé de petites gens qui parlent une langue courante, et non un argot qu’il juge stéréotypé. En 1976, Demouzon a inauguré, avec Mouche, une série de romans policiers chez Flammarion. Dans Un coup pourri (1977), il crée un détective privé, Nicolas Placard, dont Adieu, La Jolla (1978) propose la deuxième aventure. En 1979, il reçoit le prix Mystère de la critique pour Mes crimes imparfaits, pastiche de Monteilhet [*]. La diversité des personnages — de l’anarchiste accusé à tort dans Le Retour de Luis (1977) au vieux rentier paisible, devenu pour trois jours un « privé » d’un genre nouveau, dans Monsieur Abel (1979) — et le milieu provincial se prêtent à de multiples études de mœurs. Demouzon a aussi publié des nouvelles. La Petite Sauteuse (1989, prix de Littérature gourmande), et des livres pour la jeunesse (Contes du gobe-mouches, 1990). En 1992, il a reçu le prix Paul Féval de littérature populaire, pour l’ensemble de son œuvre. »


[*] D’où sort cette affirmation curieuse ? Proximité du titre avec le De quelques crimes parfaits de Monteilhet ? Le mystère reste entier.


2000 — Daniel Fondanèche, Le Roman policier, Ellipses, coll. « thèmes & études », mars 2000 :


« Alain Demouzon (né en 1945) va tout au long de sa production osciller entre la littérature blanche et noire, une sorte de Yin et de Yang qui s’équilibrent car l’une contient toujours un petit peu de l’autre. Son premier roman policier, Assomption pour les charlots (1974), une parodie, ne sera publié que vingt ans plus tard. L’année suivante il publie son premier roman de littérature générale, Gabriel et les Primevères et l’année qui suit est celle de la publication de son premier roman noir, Mouche (1976). […]  Dans les années 80, Alain Demouzon va aussi bien s’occuper de cinéma et de télévision que de littérature-jeunesse, tout en rédigeant des œuvres de littérature générale. Nous avons ici l’exemple d’un auteur polygraphe, mais qui tente de faire le lien entre la littérature policière et la littérature générale, entreprise où la science-fiction a échoué à la fin des années 70, les auteurs ou les collections étant trop référencés. »


2001 — Jean-Paul Schweighaeuser, Le Polar, « guide Totem », sous la direction de Jacques Baudou & Jean-Jacques Schleret, Larousse, Paris, mars 2001 :


« […] Melchior (1995) met en scène un commissaire de police de Fontenay qui, désabusé, se pose autant de questions sur la chose policière et sa propre vie que l’auteur sur la littérature policière et l’écriture en général. Son créateur met ce personnage en sommeil durant cinq ans pour le faire resurgir en l’an 2000 dans Melchior et les innocents et dans La Promesse de Melchior, dans lesquels il approfondit l’étude de cet attachant policier qui a renoncé à une brillante carrière pour affronter ses inquiétudes, ses abandons et ses illusions.

Demouzon a connu d’autres aventures littéraires. Comment, par exemple, classer N’importe où avec une fenêtre ou bien Toutes les vies de Natacha ? Le premier titre parle avec un humour grinçant du monde éditorial, le second remet en question la structure narrative, et la notion même d’intrigue. Demouzon est bien l’homme des expériences littéraires. On ne peut que savourer ses dix nouvelles « culinaires » de La Petite Sauteuse, ou encore ses promenades dans le XIIIe arrondissement, à la recherche du Gendarme des barrières. Il a également écrit pour les enfants (Contes du gobe-mouches). »


2003 Claude Mesplède, Dictionnaire des littératures policières, Joseph K. éditeur, octobre 2003. La notice réutilise et développe celles publiées dans Les Auteurs de la Série Noire (op. cit., 1996) et dans Extérieur nuit, de Gilles Larvor & Claude Mesplède, Joseph K. éditeur, 2001.

À propos de Melchior :


« […] L’enquête que mène Jean-François Melchior, commissaire de Fontenay-Central, lui permet de régler des comptes avec son enfance et ses origines. […] La perte de ses illusions en fait un personnage tragique ; sa volonté salvatrice, un héros incarné, rédempteur et presque biblique. […] Avec ces nouveaux ouvrages, à l’écriture élégante, Alain Demouzon confirme qu’il est un grand romancier. »


2004Dictionnaire des écrivains contemporains de langue française, par eux-mêmes, sous la direction de Jérôme Garcin, Paris, Mille et une nuits/Fayard, mars 2004. Notice rédigée par l’auteur, c’était la règle du jeu :


« Alain DEMOUZONné en 1945.

Après une enfance heureuse, des études littéraires honorables et quelques excursions professionnelles, ayant suffisamment aimé les livres pour avoir envie d’en écrire à son tour, il décide en 1974 de devenir écrivain à plein temps. Le roman policier lui en donna la possibilité. Sa biographie sans éclat décourage le biographe. Marié, père de trois enfants, il acheta une petite maison dans le 13e arrondissement de Paris et s’y installa pour écrire (« réclusion criminelle à perpétuité »). Il n’aimait s’en divertir que pour marcher par les rues et les bois, et observer la nature la plus ordinaire (il en devint ornithologue périurbain acceptable, attentif botaniste des rues et rudimentaire entomologiste des recoins). Il ne gagna sa vie que par son écriture et, n’ayant jamais exercé de second métier (sauf celui de scénariste, si l’on veut, car c’est toujours écrire), fut dispensé de prendre des attitudes devant des collègues et des chefs, et de contraindre sa liberté par la soumission à une hiérarchie.

Riche d’une cinquantaine de livres et de près de deux cents contes et nouvelles, son œuvre s’attache à la description et à la mise en scène du réel autant qu’à l’imaginaire poétique qui le sous-tend. D’où une vision à la fois populiste et lyrique, humaniste et critique, classique (une histoire, des personnages). L’illusion romanesque est au cœur de son propos, adoptant le plus souvent la forme de cette recherche d’identité et de dévoilement appelée communément « roman policier » et dont les apparentes résolutions ne font qu’opacifier davantage ce qu’elles prétendaient clarifier : mystère éternel de la condition humaine et des brutalités qui l’encerclent.

Pour autant, cet auteur à multiples facettes n’a jamais voulu magnifier la violence. « C’est la vie qui m’intéresse ! » aime-t-il à répéter. Il cultive la narration policière avec le même souci de profondeur d’arrière-plan et de qualité d’écriture que pour toute autre forme de romanesque. Pseudo-réalisme social, béhaviorisme, écriture sèche et style « dur à cuire » ne sont pour lui que des conventions littéraires parmi d’autres. Peu enclin aux dogmatismes et aux mots d’ordre, il n’en aura fait qu’à sa tête, et ne cesse de vagabonder entre les contraintes de genre (dont il révère la fécondité) et les libertés qu’autorise (et même exige) la littérature. Un imaginaire coloré de fantastique transpire souvent sous l’épais manteau des effets de réel obligés du genre « noir » dans lequel il s’est le plus exprimé. [*]

Afin de répondre à une proposition de rédiger sa propre notice dans un dictionnaire — où chaque mot devient une lourde pierre —, il s’est obligé au respect d’une consigne de « sérieux », et emmitoufla son ironie naturelle dans une posture de singe savant. »


[*] Ici, pouvait s’insérer un paragraphe finalement délaissé par l’auteur : 

« La diversité de ses approches déconcerta parfois, on l’appela « touche-à-tout ». Étiqueté dès ses débuts « auteur polar », il poursuivit néanmoins son rêve de « biodiversité », à travers une œuvre riche et variée, hors mode, dont la marginalité découle d’une exigence très simple de renouvellement et d’exploration, tout en restant dans les normes de la lisibilité convenue. Faute de pouvoir le classer, on le classa inclassable. »


2005 — Jean Tulard, Dictionnaire du roman policier, 1841-2005, Paris, Fayard, septembre 2005 :


« […] Alain Demouzon compte parmi les grandes figures du polar français moderne. Dès Mouche, premier élément d’une collection chez Flammarion qui lui est réservée, il montre son habileté à citer, pasticher et transfigurer les thèmes et procédés de la tradition policière. Que ce soit l’épopée noire de Chandler (Adieu, La Jolla), l’ambiance glauque de Simenon (Monsieur Abel), la vision cynique du néopolar (Quidam), l’impressionnisme parisien patronné par Léo Malet (Château-des-Rentiers) ou la rêverie incertaine du conte fantastique (Paquebot), Demouzon renvoie à un modèle, tout en créant des œuvres originales et esthétiquement excellentes. En 1995, il inaugure la carrière du commissaire Melchior, un désillusionné et dépressif. Celui-ci se pose bien des questions sur le sens de sa profession, questions qui répondent à celles que ne cesse d’appliquer son créateur aux pseudo-certitudes de l’écriture policière et littéraire en général, comme le montre aussi l’étude déconstructionniste menée dans Toutes les vies de Natacha (1992). Demouzon continue ainsi à brouiller de nombreuses pistes, mais n’en présente pas moins une remarquable analyse psychologique de Melchior, héros qui, au bout d’un parcours douloureux, retrouve goût à la vie et même à son métier ! Dans Les Enquêtes du commissaire Bouclard, Demouzon s’est amusé à proposer quarante énigmes avec solution à la fin du volume. »

       
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