Leçons de ténèbres

chroniques de littérature policière

(1980-2000)


Encrage « Travaux », Les Belles Lettres, février 2004.


« Les cinquante-six chroniques et articles rassemblés dans ce livre sont comme autant de pièces à conviction qui dessinent à leur façon l’histoire et la sensibilité du roman policier des vingt dernières années du XXe siècle. Entre Les Balades de Walker Flaning et les Leçons de ténèbres, il est facile de mesurer l’évolution du paysage. Ce recueil de textes sur le polar constitue donc, à sa façon, un essai sur la littérature policière. Essai que l’on mesure comme le témoignage d’une « sensibilité d’époque », à travers une sorte d’éphéméride de cette histoire du polar alors en train de se faire. »

Texte de la « 4e de couverture », extrait de l’avant-propos.


« Le remarquable romancier et nouvelliste qu’est Alain Demouzon est aussi, mais on le sait moins, un excellent chroniqueur du polar. Du polar qui passe comme le temps et qui fait (souvent) des bourrasques et des orages. Dans ce volume, Demouzon a réuni une soixantaine de ses textes qu’on pourrait qualifier de critiques mais dont beaucoup sont des chroniques d’humeur, publiées entre 1980 et 2000 dans des magazines et dans des revues. Et on est tout heureux de constater qu’à l’instar de Michel Lebrun et de Jean-Patrick Manchette, il a, lui aussi, un sacré caractère. »

Alexandre Lous, le Magazine Littéraire, avril 2004.


« On retrouve ici 56 chroniques et articles que Demouzon fit paraître naguère, lesquelles prouvent : un, sa culture en la matière ; deux, sa sensibilité sur le roman policier des vingt dernières années du siècle passé. On connaît ses dons d’auteur, mais lequel des écrivains que nous connaissons (ou avons connus) a-t-il une telle culture sur son sujet de prédilection ? (Notre défunt ami Lebrun, sans doute…). Une fois de plus, hors des productions personnelles, l’ami Demouzon nous prouve son savoir-faire, sa large culture et ce don de communication pas si simple qu’il pourrait en avoir l’air… »

Bernard Drupt, La Revue Indépendante, n° 300, mai 2004.

LES rangements du libraire ne permettent pas toujours de caser facilement les ouvrages qui échappent aux grands rayonnages bien étiquetés. Mystère au Musée du chat est une balade en forme d’enquête, dans un musée inhabituel, sur les pas d’un détective bien particulier ; de la fiction narrative, donc, étayant un catalogue d’objets. Un peu de la même manière, Hôtel Bellevue dressait un inventaire photographique d’un monde quotidien en déshérence, étayé d’une sorte de bref roman populiste et poétique. Le Gendarme des barrières s’insère dans la grande tradition des récits de ville et de mémoire. Les Leçons de ténèbres sont un recueil d’articles et de chroniques sur la littérature policière, et Les Faubourgs d’Armentières brosse un récit de mémoire familiale. Tout ça, c’est du “divers”, quoi ! (Ce qui ne veut à peu près rien dire, et tout ce qu’on veut en même temps.)

Aubier, 1984.

Album cartonné, 26 x 28,6 cm, 177 photos couleurs de Jacques Nestgen.

83 articles de presse et émissions de radio et de télévision ont rendu compte de la parution de ce livre.


«Mystère au musée du Chat, c’est d’abord un album de 177 photos couleurs extraordinaires, c’est aussi un récit policier plein d’humour, une porte ouverte sur les sortilèges, de troublantes énigmes et d’inquiétantes fantasmagories. Un chef-d’œuvre signé Alain Demouzon, publié aux éditions Aubier-Montaigne. »

Gérard Oestreicher, Le Républicain Lorrain, 2 décembre 1984.


« Dans les maisons, le chat abonde, mais aussi en peinture et en littérature. J’ai manqué un voyage de presse très attirant, organisé par les éditions Aubier-Montaigne à Bâle pour visiter le musée du Chat, unique au monde dans son genre (plus de 10 000 objets d’art se rapportant aux chats). Le prétexte de ce voyage ? Le nouveau roman policier d’Alain Demouzon, Mystère au musée du Chat (Aubier). Roman-album merveilleusement illustré, programme tableau porcelaine… une tradition quant à la figuration antique ou contemporaine du chat proprement inouïe… et laissez-vous emmener dans ce roman autre. Ici Hercule Poirot se nomme Shagaroo Katz, Hector de son prénom. La petite Minouche a disparu. Monsieur Hector va la chercher jusque dans ce musée et alors tous ces chats figés de s’animer… »

Françoise Xenakis, Le Matin, 20 novembre 1984.


« L’originalité de la démarche réside dans le parti pris de Demouzon de construire son énigme en fonction des illustrations comme un compositeur calque sa musique sur les images d’un film. « Je désirais que les personnes qui ont déjà visité le musée retrouvent certains personnages dans l’histoire. L’un des intérêts du livre est qu’il se regarde à plusieurs niveaux. Mes enfants par exemple refont leur propre histoire à partir des photos. » Si l’idée avait amusé au départ l’écrivain français, l’exercice de style s’avéra plus ardu que prévu. Le résultat n’en est pas moins remarquable. Entre le rêve et la réalité, le romanesque et la poésie, Demouzon nous entraîne dans une fable fantastique pleine d’humour et de tendresse tout en nous invitant à une relecture des grands thèmes du roman noir. »

Bernard Chappuis, 24 Heures (Lausanne), 18 octobre 1984.


« Alain Demouzon, au meilleur de son talent qui est grand, donne un récit délicieux à partir d’une énigme policière, vraie polka d’entrechats. Les objets du musée s’animent et chacun participe à l’enquête comme témoin, avec des ruses de matou. La puissante et richissime mère Micheyl a perdu son chat — pardon, sa fille adoptive, la fugueuse Minouche. Elle fait appel à un détective pour retrouver cette noctambule nyctalope assidue des bals clandestins sous la lune. Hector Shagaroo Katz est un « privé » qui joue à fond sa partie de détective-chat ou de chat-détective, qu’importe ! Son flair de fin limier sensible aux odeurs, au moindre cri nocturne pratique l’art de la déduction au rythme de ses moustaches vibratiles. […] Alain Demouzon a retrouvé une âme d’enfant pour passer « à travers le miroir ». Par tous les trous de souris d’un jeu de chat perché, ses ruses de Sioux nous emmènent au royaume du fantastique. Un enchantement. »

Denise Humbourg, Le Hérisson, 6 décembre 1984.


La Nompareille, octobre 1990, photographies d’Agathe Eristov Gengis Khan.

15,5 x 22 cm ; 176 pages.


« C’est un petit livre modeste. Chez un petit éditeur : La Nompareille. À peine cent pages et des photos en noir et blanc. Loges de concierges désertées, pensions de famille abandonnées. Images d’un Paris disparu. Comme cet hôtel Bellevue qui donne son nom à ce curieux roman mélangeant fiction — le beau texte d’Alain Demouzon — et reportage — les clichés mélancoliques d’Agathe Eristov Gengis Khan. »

Pierre Job, Télérama (Le Petit Journal), 26 décembre 1990.


« De pauvres garnis en loges de concierge, la photographe et le romancier ont bien compris qu’ils saisissaient les derniers soubresauts de ces lieux historiques chargés d’aventures minuscules. Juste avant la démolition. Il émane de ce livre une tristesse un peu tendre, de l’humour et un soupçon d’émotion surannée comme lorsqu’on ouvre par mégarde un tiroir où repose un pétale de fleur séché. »

Christine Ferniot, Madame Figaro, 9 mars 1991.


« Une concierge et des amants, peu importe le mystère de leur histoire et leurs noms, il sont les héros d’une nostalgie avouée comme telle, ils sont menacés d’effacement. ‘’En attendant, ils s’aimèrent à n’en plus finir.’’ Les Cent mille milliards de poèmes de Queneau ont permis de composer un sonnet qui s’achève ainsi : ‘‘On regrette à la fin les agrestes bicoques / on transporte et le marbre et débris et défroques / toutes choses pourtant doit avoir une fin.’’ »

Libération, 13 décembre 1990.




Éditions Patrice de Moncan, mars 1993, photographies d’Alain Demouzon.

Arcadia, avril 2003. Nouvelle édition, revue et augmentée, mais sans les photographies.



« Demouzon plonge chaque matin dans un bain du passé. Ça s’appelle l’hygiène poétique. Il en ressort aujourd’hui avec ce qui est peut-être son meilleur livre, en tout cas son plus beau roman d’amour.[…] Le Gendarme des barrières est un guide non touristique. Il peut se lire plusieurs fois et dans plusieurs sens. C’est l’avantage des promenades, contrairement aux amours : on les recommence. Dans un livre, on doit tourner en rond, comme dans la vie. Demouzon a inscrit ses dérives et ses errances dans un petit cercle parfait d’une poésie courbe. Il ne reste qu’à lui emboîter le pas jusqu’à l’infini. Ne dit-on pas un arrondissement ? »

Patrick Besson, Le Figaro littéraire, 29 mai 2003.


« Si vous êtes amoureux de Paris — né natif ou pas —, si vous aimez les déambulations chères à Nestor Burma dans les quartiers toujours en mutation, si pour le XIIIe vous avez une prédilection… alors suivez, suivez le cher Alain Demouzon qui vous entraîne de la Santé à la rue Watt, du Chinatown de l’avenue d’Ivry à l’église Notre-Dame-de-la-Gare, dite « Jeanne d’Arc ». Vous retrouverez ce style bien à lui, son sens des descriptions et un soupçon de nostalgie emprunté peut-être au sieur Léo Malet ou à Alexandre Vialatte…»

Bernard Drupt, La Revue Indépendante, août-octobre 1993.


« Alain Demouzon, treiziémiste convaincu a chaussé ses godillots, arpenté le rues tortueuses autour de la Butte-aux-Cailles, traîné aux abords des voies ferrées, reniflé l’orée du 5e au bas des Gobelins, risqué quelques incursions en territoire étranger du côté d’Alésia, égrainé des souvenirs, fouillé les archives et dressé un portrait à rebrousse-poil de son arrondissement dans Le Gendarme des barrières. Méticuleux comme un archéologue, il exhume une à une les couches du 13e. […] C’est tout simplement, et c’est son charme, un livre de piéton. Celui que le flâneur écrit dans sa tête à chaque promenade. »

Cécile Thibaud, Télérama (supplément Paris), 7-13 avril 1993.


« Piétons qui ne craignez pas les poussières des chantiers, visitez le XIIIe arrondissement. Avec Alain Demouzon pour cornac. Car au sud de la manufacture des Gobelins, à l’est de la gare d’Austerlitz et de la Salpêtrière s’étendent des terres laissées en friche par les guides touristiques. […] Le Gendarme des barrières illustre à sa manière ironique et désinvolte un genre littéraire consacré : la flânerie littéraire. Dans moins d’une génération, on relira Le Gendarme des barrières comme un témoignage historique pittoresque. »

A. B., Lire,  juillet-août 1993.


Dans une belle cocotte, faites fondre un bon demi-quart de saindoux [= 125 g]. À feu bien vif, jetez-y un kilogramme d’épaule de mouton et autant de veau, du tendron, le tout tranché en jolis morceaux carrés. Laissez roussir, et saupoudrez de farine, donnez de la couleur ! Ajoutez quatre gousses d’ail écrasées, du poivre du moulin, un bouquet et ce qu’il faut de sel gros. Un clou de girofle et passez muscade ! Mouillez, avec de l’eau si vous n’avez pas de bouillon clair… et moi j’y mets un verre de vin d’Ivry… Couvrir et laisser mijoter une heure. Pendant ce temps, vous poêlez une demi-livre d’oignons, autant de carottes et de navets coupés en quartiers que vous mêlerez au ragoût, au bout de l’heure. Cuire à feu doux une moitié d’heure encore, et ajouter trois livres de pommes de terre bien épluchées, et coupées si elles sont grosses. Quand ça sera cuit, ça sera bon, deux ou trois quarts d’heure plus tard. Servez bien chaud, avec de la ciboulette hachée. Mais, du persil, ça va aussi… Le voilà, votre gendarme des barrières !


Paris 13e, la rue Watt en octobre 1992. 

© A. Demouzon

« Le Gendarme des barrières se présente comme un titre de roman policier, alors que c’est un ragoût de veau et de mouton dont Alain Demouzon donne, à la fin de son livre, la recette. C’est un plat familial et roboratif, comme dirait Jacques Chirac, qu’on servait dans les tavernes et les cafés du Treizième…»

Patrick Besson, article cité.

13 “cartes postales” du 13e arrondissement, prises par l’auteur pour illustrer la 1re édition du Gendarme des barrières. Automne 1992.

Rue Watt (en tête de paragraphe, ci-dessus) — Place d’Italie —Métro “Les Gobelins” — Boulevard Arago — Viaduc d’Austerlitz — Cinéma Escurial, bd de Port-Royal — Le Mobilier national, rue Croulebarbe —  Rue du Château-des-Rentiers et Jean-Colly — Avenue d’Ivry, quartier Chinois — Dalle des Olympiades — Rue du Moulin-de-la-Pointe — Poterne des Peupliers — Péniches vues du pont de Bercy. 


“ Plus le temps passe et plus le temps déjà vécu, au lieu de se dilater dans le souvenir, de s’élargir comme un boulevard se ramifiant en ruelles infinies, semble au contraire se contracter, s’encaisser, se réduire à une modeste avenue franchie en quelques enjambées. Le marcheur sait combien le plus long chemin ne devient qu’un bref trait de mémoire, une fois le but atteint. Le point de départ, jusqu’alors si lointain en apparence, paraît alors étrangement proche du point final. L’horizon d’arrivée n’est plus regardé qu’en coin et sans convoitise. L’espace parcouru en est devenu étriqué.

Il est à croire que le temps passé se densifie et s’épure en concentrant ses impuretés appelées souvenirs, qui ne sont que le reliquat de nos oublis et par lesquels nous cherchons à retrouver la clarté des choses vécues dont s’est évaporée la vraie lumière. Partagé par tous les humains, ce sentiment est banal. Mais il s’impose à l’individu avec une cruauté unique. Chacun l’accueille à sa convenance, avec plus ou moins de bonhomie, de fatalisme ou de souriante nostalgie. “

                                                             Extrait de l’avant-propos à la 2e édition, © Arcadia, 2003.


       
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récit

Voir aussi page> Au fil du temps


Édtions Fayard, février 2010


« Dans les faubourgs d’Armentières, le 28 mai 1940, mon père fut fait  prisonnier. C’était un mardi matin, peu avant huit heures et demie. La veille, le temps s’était couvert, il avait plu, et c’en était fini de ce si joli mois de mai bien ensoleillé. […] » Ainsi débute un passionnant récit de mémoire familiale organisé comme une enquête, à la recherche des « souvenirs de ce qu’on n’a pas vécu » et dont subsistent des bribes : toutes ces histoires racontées à table, dans l’enfance, et qu’on n’écoutait plus, croyant trop bien les connaître et qu’il faut maintenant tenter de rebâtir.

En marge de son approche romanesque habituelle, Alain Demouzon a voulu reconstituer les aventures des siens, pendant ces temps de guerre, de captivité et d’occupation, mais aussi au-delà : les racines paysannes, la Grande guerre, les amis d’outre-Rhin redevenus ennemis, et surtout la destinée de ces familles sans éclat ni destin spectaculaire qui sont au fond celles de presque tout le monde. Les histoires des gens sans histoires. Ce récit riche en anecdotes s’adresse à tous et conduit à réfléchir sur le sens de ces souvenirs familiaux auxquels chacun est confronté :

« L’homme est un être qui raconte et transmet. Les oublieux et les dédaigneux du passé ne comprennent-ils pas qu’au premier souffle de leur naissance leur légende, dont ils se croient les inventeurs émerveillés, était déjà commencée avant eux ? »


***


« Formidable récit de mémoire familiale, qui rebondit en écho sur la propre vie de l’écrivain. Des histoires qui nous confrontent à notre propre passé.  Les histoires des gens sans histoires. »

Bernard Chappuis, 24 Heures (Lausanne, Genève), 13 février 2010.


« Des moments de tendresse narrés avec lucidité […] Un livre souvenir qui fait du bien, qui permet à l’auteur de renouer avec un passé qu’il n’a pas vécu mais dont il a entendu les péripéties maintes fois narrées, mais écoutées d’une oreille distraite. Le besoin de retrouver des racines et de comprendre, d’analyser de petits faits, de reconstruire sans déformer les anecdotes. »

Paul Maugendre, sites Mysterjazz, Bibliosurf, Rayonpolar,

22 février 2010.


« Savoureux styliste et formidable conteur, Alain Demouzon ne ressuscite pas seulement une partie de son passé mais également un pan de l’Histoire commune et offre une belle leçon d’humanisme. »

                                                                  Jean-Paul Guéry, Le Courrier de l’Ouest, le Maine libre, 5 mars 2010.



Variante (La Gazette du 13e, n° 14, octobre 1993)


Gendarme des barrières de Saint-Tropez


La recette du « gendarme des barrières » proposée en clôture de mon livre du même nom a suscité des convoitises gourmandes. Ici ou là, se sont organisées des « parties de gendarme des barrières » à l’issue desquelles ce ragoût des guinguettes semble avoir recueilli la plus large approbation. Néanmoins, on m’a fait des remarques ! Concernant principalement les légumes d’accompagnement de ce plat mijoté. Le trio carottes-navets-patates a paru trop rustique. (Je rappelle qu’il est le compagnon très traditionnel des ragoûts de toutes sortes, dont il souligne l’origine populaire et hivernale). Par ailleurs, on s’est plaint de l’association veau-mouton, qui marie deux viandes peu compatibles, l’une douceâtre, l’autre plus corsée. Mais l’originalité du « gendarme » réside justement dans cet accouplement contre-nature (qui se complique avec le saindoux, graisse de cochon !), à moins qu’il ne s’agisse d’un enseignement moral, style « main de fer dans un gant de velours ». Afin de marquer ma profonde humanité, j’ai tenu le plus grand compte de ces remarques. C’est pourquoi je propose ici une variante estivale : le “gendarme des barrières de Saint-Tr0pez”.

Comme on va le voir, les légumes sont ceux des belles journées méridionales. L’huile d’olive remplace le saindoux (peu fédérateur d’audiences confessionnelles), et le mouton et le veau sont cuits et servis séparément, afin de complaire à ceux qui détestent l’une ou l’autre de ces viandes. Pour régaler quelques amis, j’ai apprêté la viande, tandis que mon épouse mijotait les légumes, à sa façon. Ce plat est une création collective et conjugale. Pour six à huit convives. Il faut un kilo de sauté de veau et une épaule de mouton d’un bon kilo, avec son os incorporé : demandez au boucher de vous couper cette épaule avec sa scie électrique à ruban ; ça lui prend deux secondes et la viande sera bien meilleure que de l’épaule désossée.

Ayez une cocotte pour chaque viande. Faites revenir et dorer, dans un fond d’huile d’olive bien chaud, les morceaux coupés en « ragoût ». Saupoudrez de farine, faites roussir. Poivrez, salez, épicez. (Il y a un jeu subtil à tenter avec les épices, nous allons y venir). Pour le mouton, mouillez avec un verre de vin rouge. Pour le veau, un verre de vin blanc. Pour les deux, un peu de bouillon culinaire (aucune marque ne sera citée) et compléter avec de l’eau jusqu’à affleurement des viandes. Ne pas recouvrir, il ne faut pas trop de sauce. Dans chaque cocotte, un clou de girofle, une râpée de muscade, les épices, et on baisse le feu, on cuit à feu tout doux, deux heures environ (un peu plus, un peu moins, c’est selon).

Les épices !… Tout le défi est de confirmer l’originalité de chaque viande tout en donnant une unité au plat, puisque les convives sans tabou se serviront en même temps de veau et de mouton, avec les légumes. Deux positions fondamentales : adoucir le mouton en renforçant le veau, ou, a contrario, accentuer chaque viande dans sa tendance naturelle (des épices « chaudes » pour le mouton, des épices plus « herborisées » pour le veau). On le voit, nous touchons ici aux mystères les plus profonds de la création, et il convient à chacun de s’exprimer selon les ressources de son talent. Pour le mouton, j’ai utilisé le kamoun (cumin arabe) et le ras-el-hanout (épices à couscous) mais avec prudence. Pour le veau, l’estragon et le romarin. Pour les deux, le thym et une gousse d’ail écrasée et non épluchée. Tout est question de doigté et d’inspiration. À chacun selon ses capacités et les ressources de son étagère à épices. En fin de cuisson, la sauce doit être assez modeste en volume et onctueuse, un peu épaisse, en nappe. Contrairement à d’autres ragoûts, il ne faut pas que ça baigne dans le jus. Le jus viendra des légumes.

Pour les légumes donc, il faut un kilogramme de tomates en morceaux et un kilogramme d’oignons blancs. Il faut de beaux oignons, ayant de la tête et de la queue. Pas des « petits oignons » gros comme des billes, mais des oignons blancs à maturité. On coupera seulement le haut des tiges vertes, en laissant une dizaine de centimètres adhérer à la tête de l’oignon. Chaque oignon est coupé en quatre, dans la longueur, tête et tige. Ces légumes tranchés sont jetés dans une sauteuse où l’on a mis à chauffer un bon fond d’huile d’olive (il faut « en mettre », pour que le plat soit réussi). On ne fait pas revenir, on fait suer. Les légumes ne colorent pas, ils rendent de l’eau, on couvre une dizaine de minutes. Sel, poivre, persaillade (« cocktail » idéal pour ce plat : ail, persil, poivron). On enlève le couvercle et on va cuire à découvert pendant une bonne heure. C’est une durée inhabituelle pour des légumes de ce type, mais le plat doit être ainsi, fondu, fondant, moelleux, confit. Il faut surveiller, que ça n’attache pas, à feu doux, très doux. On peut arrêter au bout de l’heure et réchauffer le moment venu, mais juste ce qu’il faut, ça n’en sera que meilleur.

On présente le mouton saupoudré de coriandre fraîche hachée et, le veau, de basilic, pareillement frais et haché. Les légumes peuvent se compléter d’un riz blanc. Chaque convive se servira à sa convenance, avec un début dans la prudence et l’étonnement. Mais, vous verrez, ça marche ! Et l’on vous demandera pourquoi ça s’appelle un « gendarme des barrières de Saint-Tropez » : racontez alors une belle histoire en servant un rouge de Provence ou de Côtes-du-Rhône, léger et un peu frais.