ÉCRIRE c’est se rendre immobile pour mieux flotter dans l’immatériel, s’envoler vers  les nuages de l’imaginaire et s’enfoncer dans la sombre et lumineuse forêt des mots. On peut lire en marchant, mais il faut toujours s’arrêter pour écrire. L’écrivain gâche les étés à labourer ses lignes et moissonner ses livres. Un jour, il s’aperçoit qu’il en a oublié de marcher, et bientôt ne saura plus. Alors, il s’achète une paire de solides souliers et repart sur les chemins si allègrement parcourus dans l’enfance et qu’il craignait tout à coup de voir s’effacer (les chemins autant que l’enfance, avec ses petites collections de plumes, de bestioles et de feuilles sèches). La route t’appelle, le sentier t’attend !

Article paru dans la revue Senso, n° 5, juillet-août 2002.



C’EST un dimanche de février et j’ai décidé de m’embarquer pour une traversée de Paris en solitaire, du pont du Garigliano au pont National, de la frontière d’Issy-les-Moulineaux à celle d’Ivry-sur-Seine. Quatre heures de marche, d’ouest en est, à suivre sans détour le rebord du quai, au ras de l’eau sombre que la crue hivernale fait affleurer sur le liston de pierre de la berge. Après des jours de grisaille pluvieuse, le soleil brille avec cette arrogance hivernale si rare à Paris. Quand le ciel se lave ainsi de tous ses tourments pour s’épingler un grand tournesol dans un bleu duveteux, la lumière de février est la plus belle de l’année. Lumière froide mais suave, cinglante et courtaude, menacée par la précocité du crépuscule, mais qui brunira de ses ors magnifiques les quais de cet étrange « Paris-sur-mer » (Blaise Cendrars) où la maraude des Mouettes rieuses m’accompagnera jusqu’aux escarpements de pierre ancestrale de l’île Saint-Louis, navire de gloire fluctuant sous des ciels qui ne le submergent jamais.

Paris est un grand port loin de la mer. On sait qu’il est le premier port fluvial de France (et le deuxième d’Europe ; 20 millions de tonnes) ; on oublie, ou on l’ignore, que son activité de « marchand de l’eau », qui lui donna son sceau et lui mérita sa devise, rivalise avec Rouen et surpasse Bordeaux. Ici, on peut charger son fret sur un caboteur et ne faire escale, sans transbordement, qu’au terme du voyage, à Lisbonne, Casablanca ou Messine. En deux jours, la cargaison est à Londres ; en six, à Helsinki… Et voilà le promeneur des quais de Seine qui s’embarque dans des songes hauturiers, des utopies de tangage, des fictions de roulis, des mirages d’aventurier des mers du Sud. La gamberge des berges. Sous le pont Mirabeau, coule la Seine…

Oh ! bien sûr, ce n’est pas depuis l’embarcadère de l’Alma qu’on peut partir pour les Amériques. Il faudrait mieux descendre à Gennevilliers ou remonter à Bonneuil-sur-Marne, pour  s’embarquer en clandestin dans une soute déjà gavée de céréales, de pâte à bois, de billettes ou de ferraille.

Le Port Autonome a repoussé hors les murs ses grues et ses entrepôts, mais essaime tout de même au long de ses quais historiques, vingt-sept des soixante-dix « ports » qu’il régente. Dans cette balade qui me fait tourner le dos à la mer, tandis que je chemine vers l’amont, ce sont ces havres-là qui m’attirent, ceux que les guides touristiques dédaignent et déconseillent : on les veut sans intérêt et un peu périlleux. Pourtant, leurs empilements m'émeuvent : ces tas de planches, ces pyramides de parpaings, ces silos à béton, ces poutrelles métalliques, ces chaînes à godets, ce fouillis en sursis qui ne se maintient plus qu’aux deux extrémités de mon parcours.

Le Gendarme des barrières, Arcadia, 2003



“ ON marche, avec un bonheur simple, trop souvent négligé, dans l’oubli de la précarité de ce don qui est aussi la grande conquête de notre plus petite enfance et que l’érosion de l’âge finira par nous enlever.

Marcher dans la ville pour la faire exister comme lieu des hommes. Le flot automobile s’évertue sans répit à affirmer l’inexistence des hommes dans la ville, et même que la ville n’existe pas : elle ne serait qu’un décor à photographier de derrière une vitre. […] Beaucoup de mes contemporains croient que l’homme descend de sa voiture. Je suis de ceux qui pensent qu’il remonte du singe, ayant un jour élevé son regard au-dessus des graminées (nous leur devons tout !), pour mesurer le paysage, inventer le monde et se mettre en chemin après avoir décidé de rester debout en fixant l’horizon. Sans ces herbes folles, dont j’ai dit deux mots, où serions-nous ?

Alors, marcher ! Marcher pour le simple bonheur de marcher. Regarder ce qu’on ne regarde pas. Inventorier la ville pour mieux l’habiter, la faire sienne en son cœur et s’en vouloir le propriétaire secret et amusé, ravi ou consterné. Bien tracer sa route, tenir son itinéraire, respecter le balisage, allonger la jambe, filer droit. Et puis, raccourcir ses enjambées, traîner la semelle, bifurquer, se dérouter, revenir sur ses pas, se vouloir perdu dans un quartier trop connu. Marcher pour marcher, les yeux parfois fixés sur une route intérieure. Marcher pour se sentir vivace et vivant. “

Carnets


EN BRIÈRE

Le dimanche 1er juin 1997, au lieu de reprendre le TGV avec ses collègues du polar, Alain Demouzon déserte vers 16 h 30 le festival « Délits d’encre » de Saint-Nazaire, pour grimper dans un autocar qui le déposera à Pont-de-Paille, à la lisière de la Grande Brière dont il veut faire le tour à pied sur trois jours, en solitaire. À l’étape, comme il se doit, il rédigera son carnet de route.

Extraits :


Dim. 1er juin 1997, de Pont-de-Paille à Saint-Joachim.

“ […] Chemin inconnu. Incertitude sur mon hébergement du soir. Y aurait-il quelque chose au bout ? L’aventure… Idiote pour celui qui passe en voiture, rapide, certain de tous ses aboutissements. Dès le début je me suis mis en danger… […] À 17 h 20, je suis au bord du chemin, le long du canal. Vent phénoménal. Tout valse et tourbillonne. Je me réfugie dans une cabine téléphonique pour relire plus paisiblement la première étape de mon topo-guide. Puis je pars, à vrai dire pas très sûr du chemin indiqué. Au bout d’une demi-heure, je suis vraiment dans le marais. Un troupeau de vaches va me mettre en échec. Couchées côte à côte sur la seule bande de terre ferme, ces bêtes paisibles m’inquiètent. Comment vont-elles  réagir à mon intrusion ? Par crainte d’éveiller une réaction agressive, je décide de contourner du seul côté possible : le marais ! À l’est, le canal. Grave erreur d’appréciation ! Il valait mieux affronter les ruminants — qui sans broncher vont pouvoir contempler mes gesticulations : bientôt pataugeant en zone humide, je cherche vainement des mottes solides où poser le pied. Je tente à droite, à gauche, ça s’enfonce, je me mouille, je reviens en arrière, j’enfonce encore, je prends l’eau, j’ai du purin jusqu’au haut des chevilles, les flaques menacent de devenir abyssales. Il n’est que temps de faire machine arrière. Je regagne enfin la berge, mes souliers maintenant bien baptisés dans le marais. Je change de chaussettes, je m’éponge les pinceaux. Bien sûr, les godasses sont trempées et les chaussettes sèches ne le seront pas longtemps. Mais il faut maintenant lutter contre la macération qui décollerait la peau et provoquerait des plaies irrémédiables. Plus loin, je sécherai à nouveau mes pieds, je presserai dans la serviette les chaussettes humides. […] Enfin remis sur un chemin solide, je marche mieux et d’un bon train, ironisant sur « l’aventure » si bien commencée. Le paysage a cette beauté sauvage et vide que j’attendais. Un peu monotone, comme je l’appréhendais. Mais je trace ma route… ”


Lundi, de Saint-Joachim à Saint-Lyphard.

“ Une belle journée, avec des traversées d’enthousiasme, de bonheur, d’inquiétude et de découragement. En marchant comme ça, on a des sentiments très vifs, très soudains, des alternances, des revirements. On reprend courage, aussi vite qu’on se désespère au tournant d’après. Une gorgée d’eau suffit à vous faire repartir du bon pied. Il y a tellement de joie qu’on en oublie les moments de galère et qu’ils font même partie du sentiment heureux qui reste à la fin. ”

PRINTEMPS

Mercredi 12 mars 1997

En raison de la brume et du soleil d’un si beau matin… Rosée dans le sous-bois. La verdure qui s’installe subrepticement. Violettes. Sept écureuils, à divers moments et, au retour, sept étudiants en beaux-arts peignant sur la pelouse au bas du temple de l’île de Reuilly. Chacun travaille selon un axe différent, sur un chevalet valise. J’ai vu aussi les chiens éternels — envoyés plus volontiers patauger dans les ruisseaux —, des cyclistes, des cavaliers (dont deux Gardes républicains), des joggeurs, des gymnastes (taka de karaté, taïchi, parcoureurs sportifs…), un dessinateur, deux photographes aux tempes grises, des pique-niqueurs, des bronzeurs en maillot de bain sur les pelouses du lac Daumesnil, une barque… et la buvette confiserie, non loin de l’entrée du zoo, à la porte Dorée. Sur le franchissement du périphérique, comme toujours, la crasse automobile, lave grondante avançant lentement, très lentement, compacte, serpentine, parsemée de brefs rougeoiements… La foire du Trône s’installe. La grande roue est déjà montée. (La dernière fois, j‘avais constaté le départ des cirques). Premier arbre qui me salue de ses feuilles neuves, languettes à peine sorties : une aubépine. Plus loin, les saules, au bord du lac, d’un vert jaune. Deux bernaches du Canada. Les colverts. Cinq cygnes dont un noir. Un goéland argenté, deux juvéniles. Beauté apaisante du contre-jour dans le cœur du bois. Grimpereaux qui semblent se poursuivre, jouer (à trois) en criant. Début des pariades ? Un accenteur bien observé, perché, au chant. Une grive draine qui se faufile. Troglodytes se mussant sous les ronces, comme des campagnols ailés. Fauvette au chant dur, saccadé, comme une succession de cris. Fauvette grisette ?… Est-ce possible en cette saison ? […]  Trop de lumière, de distance : au retour, je ne sais plus ce que j’ai vu. Même un gobemouche gris (à cause des impalpables mouchetures de sa poitrine) me paraît soudain impossible. Et ce moineau très clair, roussâtre, couleur de pain frais ?… Je croyais revenir avec des nouveautés et je reste avec des illusions, des perplexités.


ÉTÉ

Mardi 23 juin 1998

Profiter d’une des plus longues fins de journée de l’année. Je pars à 18 h 45, emportant quelques sandwiches, de l’eau, une pomme. Il a fait beau, même si le ciel se couvre de nuages brumeux — mais ils partiront, j’aurai de belles plages de soleil. La nuit n’arrivera qu’à 22 h 30. Alors, ce sera  brutalement dans le bois le grand silence des oiseaux, les arbres noirs, la solitude. Jusque-là, beaucoup de monde. Mais, quand tout se calme, alors que j’avance vers le sud plus délaissé, je rencontre enfin la chouette hulotte que j’espérais. […] Un bosquet de feuillus plutôt sombre, et les appels, « tsssrrrk », des petits. C’est au bord du parcours sportif, là où est planté un slalom de pieux. J’aperçois comme une grosse bûche sur le flanc d’un jeune hêtre. Jumelles. C’est la hulotte, plutôt grise, qui me regarde. Je vais m’approcher doucement, cherchant une meilleure lumière. […] Soudain, tout disparaît. Tout à mon réglage, je n’ai rien vu, rien entendu. Un effacement… Vers la « fac » [emplacement de l’ancienne faculté de Vincennes], foisonnement de papilionacéees : galéga officinal, gesce, vesce, lotier, sainfoin, luzerne minette, ou lupuline, et bien d’autres merveilles. Mais… si je veux tout noter… Riche savane pleine de parfums d’été. […] Coucher de soleil africain et, dans la nuit du retour, la “jungle en folie” du zoo : cris et rugissements. Château illuminé. Pique-niqueurs. Lumière gris-bleu et rousse sous les conifères. Tout n’est pas noté. Faudrait-il tout noter ? Comment tout noter ?… Une chauve-souris.


AUTOMNE

Mercredi 9 octobre 2002

Dans mon carnet de terrain, je note : « Quelle belle lumière d’automne, nette, fraîche, mais d’une tiédeur dorée dés qu’on passe dans le soleil ». Ce carnet-là, pour une fois, dit un peu mieux les choses, au-delà de l’inventaire où apparaît la nouveauté… pour moi  — qui ai déjà dû voir, mais sans le noter, le Sympetrum sanguin, ou peut-être « strié », frêle libellule au corps de brique sombre. Il y a si longtemps que je n’ai pas marché que chaque pas est un délice, chaque enjambée un voyage dans le bonheur. C’est le tout début de l’automne colorié. Les branches gardent leurs feuilles d’un vert jauni qui parfois s’illumine et flambe, avec de la pourpre, de l’écarlate, des rousseurs orangées. Le bel automne, qui conserve le parfum de l’été.


HIVER

Mardi 26 janvier 1999

     Une balade aux oiseaux qui commence dans la nuit. Le jour  arrive d’un coup mais le ciel reste gris. Les allées sont détrempées, boueuses, encore plus que la fois précédente. Avant 9 heures, peu d’oiseaux ; à 10 heures, ça bat son plein tout en restant assez calme néanmoins. Quatre écureuils, des grimpereaux, une épeichette, nombreuses charbonnières ; et les grives, draines et musiciennes, j’en ai vu plus d’une, ce jour-là ! Et les roitelets triplebandeau, bien observés en dehors des conifères, sur des tiges buissonnantes. Deux petites conversations avec des promeneurs. Pour la première fois, deux attelages de chevaux de trait, avec remorque portant des stères de bois frais coupé. La route de la Tourelle est en travaux […] Un Noir découpe la route avec une disqueuse sur roulettes. On ne garde que la partie centrale, les bas-côtés sont déblayés, amendés de terre fraîche et plantés. Des bordures de ciment marquent les rives de la future piste cyclable. Ça peut devenir sympa. Cette large route autrefois livrée aux bagnoles sera un lieu d’agréable promenade. Comme il y a un an, pic vert au sol, corneille poursuivant une crécerelle, pic épeichette — et vingt-sept espèces rencontrées. Il faut bien que les années se suivent et se ressemblent, que les saisons aient leur permanence.

Page de carnet : Mali, 2004

Autre marais:

Lac de Grand-Lieu, avril 2009

Quai des Orfèvres, dimanche 1 février 1998 Photo A.D.

Marcelle Morlet

Le Quai des Orfèvres, 1934

Carnets du bois de Vincennes


Le bois de Vincennes se trouve à peine à une demi-heure de marche de la porte d’Ivry.

Avec ses presque mille hectares, ce grand parc urbain aux nombreux sentiers et à l’étonnante diversité naturelle est la destination la plus certaine et la plus fréquente des longues promenades épanouissantes et instructives. Alain Demouzon parcourt le Bois en toutes saisons. Il a pu y observer plus d’une centaine d’espèces d’oiseaux, sans délaisser pour autant la botanique et l’entomologie, et bien sûr … l’ethnologie ! Un carnet de terrain à reliure souple sert à noter rapidement ce qui sera mieux mis en forme au retour, dans le carnet de nature à dos cartonné. Une petite aquarelle laborieuse vient saluer chaque nouveauté “contactée” (voir la page suivante: Feuillage & Plumage).

Toutes les photos de cette page

© A. Demouzon

     Sommaire : Tracer sa route  —  Sur les sentiers  —  Gamberge des berges  —  Au Bois

       
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“ Les Bambas ont invité quelques gens du Centre culturel français, en mon honneur et avant mon départ. Poulet braisé (dans la cour où je persiste à guetter des oiseaux), plantain frit (“aloko”), patates douces, sauce tomate, épicée, pas pimentée. Un peu de vin rouge. Café en poudre (la boîte métallique de Nescafé : elle existe encore !)… Il est plus facile de noter avec exactitude le contenu de ses repas que celui des conversations, des rencontres, des sentiments — spontanés, qui bientôt s’effaceront ; comme toujours dans ce genre de “minutes heureuses”, l’apparence d’amitié est fugace ; chacun retourne à son monde habituel et l’oubli brise le compagnonnage d’un moment. Pourrait-on rassembler un jour tous ceux que nous avons ainsi croisés au cours d’une vie ? “

APRÈS LA SARTHE

En août 1998, Alain Demouzon était parti un matin de chez lui, sac au dos, pour rejoindre à pied, et toujours en solitaire, la maison d’été de son beau-père à Poncé-sur-le-Loir, au sud de la Sarthe. À raison d’une trentaine de kilomètres par jour, il lui faudra une grosse semaine, là où une automobile vous conduit en  moins de deux heures et demie. Il note, après avoir relu les pages du carnet rédigées au long du chemin :

“ Je n’ai pas assez respiré, humé, avalé les senteurs et les parfums du chemin, l’odeur de papier sec des éteules, le goût mouillé des berceaux de feuillage sur le rebord des ruisseaux. Mais je l’ai fait assez pour me souvenir d’y avoir manqué. “

Une promenade touristique aménagée dans le confort est bientôt prévue. Elle repoussera en banlieue ces coins de quais industrieux que chérissait le réalisme poétique de notre cinéma et qu’arpentait Maigret. Il faudra chercher ce port de Paris bien au-delà du Point-du-jour où la place est déjà prise, et plus loin encore de ce Port-à-l’Anglais d’Ivry que mon nostalgique commissaire Melchior contemple de l’autre rive, dans le roman que je termine… Par ici, on peut encore marcher sur un chemin de halage en terre battue, au milieu d’un décor de fabriques, de docks et d’entrepôts, le long d’une rive où s’agglutinent des péniches qui ne sont pas encore transformées en résidences flottantes, mais rigoureusement amarrées.

Aujourd’hui, je crapahute intra-muros, trop heureux d’affronter des dangers minuscules que la « restitution des berges de la Seine aux Parisiens » rendra caducs. Je louvoie sur le fil de la berme, entre le clapotis et des flaques verglacées qui me coupent la retraite vers une terre plus ferme. Mon défi est de ne pas me détourner de l’extrême bord du quai. J’ai choisi la rive gauche à cause du soleil qui se tient ainsi toujours dans mon dos et m’offre la plus belle vision de carte postale enluminée sur la rive opposée : l’île des Cygnes où se pressent les promeneurs en ce dimanche de soleil inattendu ; la blancheur métallique du quai des Tuileries ; les blondeurs de dentelle écrue du Louvre ; le flamboiement du quai des Orfèvres…

Quand la route paraît barrée, je cherche obstinément un passage, je brave les écueils : franchir « en rappel » — presque le cul dans l’eau — des clôtures qui s’arrêtent au ras de la vague ; enjamber des câbles, des amarres, des appontements ; gravir et contourner des dunettes de sable ou de gravier ; bientôt tirer des bords entre les klaxons et les coups de phares de la voie sur berge, bien sûr interdite au piéton qui se drosse le long des bossages calfatés d’oxydes carboniques. M’accrochant résolument aux haubans d’un chapiteau qui abrite un dépôt de « matériaux de second œuvre » je déclenche le mugissement désespéré d’une sirène qui me prend pour un pirate. Je file ma route, je mets les voiles, bon vent !

Des goélands virent de l’aile en criaillant, on croirait deviner comme une odeur de varech dans ce petit vent sec qui n’abandonne jamais tout à fait les rives d’un fleuve, même au cœur brûlant des plus immobiles canicules. Une famille de colverts dérive avec nonchalance dans une grande mare de soleil. Au pont de la Concorde, une Poule d’eau cherche son gagnage dans les herbes flottantes. Plus loin, une Bergeronnette des ruisseaux hoche furieusement sa longue queue et s’envole pour se réfugier sous la voûte du pont du Carrousel. Un peintre emmitouflé a posé son chevalet au pied du Vert-Galant.

J’arpente désormais des quais sans péril. Me voici dans le portuaire de la plaisance et du tourisme. Calme dimanche où se font plus rares les péniches nonchalantes. Les chalands embossés, et les trains de barges repues (jusqu’à 5000 tonnes poussées d’un coup) ne naviguent qu’aux jours ouvrables. Le frelon d’un Zodiac transperce dans un grand bruit d’eau remuée l’incessante maraude alanguie de tout un essaim de bateaux-mouches. Partout des barres d’amarrage à sauter, des pontons, des passerelles, avec leurs bacs à fleurs et leurs bicyclettes enchaînées aux rambardes. La jauge apparente de ces navires semble modeste, mais l’imaginaire du tonnage est considérable : une jonque, une goélette, un yacht, une guinguette pirate, une péniche opéra, un bateau-phare, des restaurants sur l’eau à n’en plus finir. Toutes sortes de marins d’eau douce ont jeté l’ancre ici, dans des songeries de vieux loups de mer encalminés, cap-horniers des bras morts, terre-neuvas des petites îles des bords de Marne.

Pour trouver ce port introuvable qui approvisionne la capitale et sa couronne, il faudrait dépasser la périphérie et suivre les méandres au pied des cheminées, marcher à l’ombre des usines à gaz désaffectées, sous le bourdonnement des pylônes, à la lisière des triages et des bassins de décantation. Mais jamais le port tout entier ne pourra se révéler dans un regard — avec deux phares de balisage à l’entrée de sa rade et un horizon qui ouvre sur l’océan.

D’amont en aval, de Villeneuve-Saint-Georges à Argenteuil, de Vigneux à Limay-Porcheville, ce grand port loin de la mer reste diffus et insaisissable, fragmenté en trois cents installations portuaires disséminées sur un atoll urbain de vingt-cinq kilomètres de rayon. En une seule sortie, le navigateur pédestre ne peut s’offrir qu’un brin de cabotage plaisancier, et rêver d’autres escales.

Les ombres sont dures quand j’atteins le port National. Un cormoran en plumage nuptial plonge dans une eau beige vernissée par le couchant. Après tout, la mer ne doit pas être si loin.

“ Ils finiront tous par appeler leur villa tartouse Attention au chien. Il n’y a plus comme avant de « chien méchant » : le chien est un ami, qui hurle et qui mord, mais pas méchant. On peut traverser tout un village dans une double rangée de maisons Attention au chien.

Je n’ai presque plus d’eau. Je me dirige vers une belle résidence. Voitures dans les garages ouverts : les patrons sont là, je ne les verrai jamais. Je sonne et on m’envoie quatre clébards : petit, medium, grand et Xtra-large. Ils hurlent en se jetant sur la porte grillagée, jusqu’à ce que j’aie disparu dans les tréfonds du marais. “

Mardi, de Saint-Lyphard à Saint-Nazaire.

“ Beaucoup d’oiseaux, aujourd’hui. Un début de matinée magnifique. J’étais prêt à rester plus longtemps, à laisser le temps filer. J’ai ressorti mes jumelles et mon carnet de notes. Tant pis pour la moyenne ! (La crainte de rater un train ?) Marais : silence de l’homme et chant des oiseaux, cris, appels, grognements… Mystères de toutes sortes de bruits, plus ou moins déchirants, grognons, énervés, vindicatifs. (Sans oublier les batraciens.) La vie secrète du marais est souvent plus grinçante qu’harmonieuse. Parfois, on ne voit rien du tout, mais quelle polyphonie ! “


“ Des insectes comme de petites libellules dorées m’ont accompagné un moment, par dizaines. Devant moi, au-dessus, alentour, silencieux et sans jamais m’effleurer.

Les premières minutes de la marche du matin sont les meilleures, comme une première cigarette (vieux souvenir). “


“ Cette fois, mes souliers ont beaucoup voyagé. Patinés, baptisés à l’eau du marais, tartinés de tourbe, ils ont pris l’allure de vrais croquenots burinés. ”



PRAGUE, République tchèque, en marge de rencontres littéraires à l’Institut français, 22 et 23 avril 2004:


“ La colline de Petrin, j’y passe le reste de l’a.m., ayant embarqué mes grosses jumelles. De la pente et des lacets. Superbe ambiance printanière. Beaucoup d’arbres en fleurs (cerisiers, forsythias, aubépines). Très longue observation d’un Pic épeiche dont la tête dépasse du trou de son nid dans un arbre mort, puis l’oiseau sort se placer sur une branche pour un épouillage minutieux. […]

Marcher dans Prague est un enchantement. Une buse plane là-haut; des pouillots véloces s’agitent; une grive musicienne vocalise bravement. Je croise le funiculaire et redescends par le versant sud. Pervenche, alliaire, ficaire, pissenlit, je suis en pays de connaissance ! Mais une une fleur blanche à bulbilles verdâtres m’intrigue : elle tapisse de grandes zones de sous-bois. […]

Jardin botanique. Je retrouve ma fleur blanche évanescente à perles verdâtres. Une jardinière comme on les aime, jeune, blonde, aux yeux bleus, est ravie de m’aider. Elle me conduit à sa chèfe revêche qui lâche un décisif “Allium paradoxum” avant de se remettre à son travail de repiquage. “



BAMAKO, Mali, en marge de “Lire en fête” – 26 novembre 2004:


“ Comme la route de Koulouba passe sous notre nez, nous grimpons jusqu’à un chemin de terre protégé par une barrière. En haut, le nouveau Conservatoire. Colline du “Point G”, je crois, le grand hôpital. Mais qu’importe ! Ce sont les oiseaux qui nous intéressent. Dramane s’est pris au jeu de mieux en mieux. Il se veut pisteur, et il a l’œil. Nous crapahutons dans cette savane arbustive à l’évidence appréciée des oiseaux. Neuf espèces s’ajoutent à ma liste de rencontres. Des oiseaux avec de la couleur ! (Mais aussi le touraco gris.) Grand vacarme d’une bande de merles métalliques à œil blanc. […] Pistes d’herbe sèche entre des rochers (chaos gréseux, rougeâtre) : de quoi se donner le sentiment d’une jungle rêvée dans ses jeux d’enfance : ce que nous appelions “ la savane ”, là où fut bâtie la chapelle Saint-Michel, sur le chemin du bois de Chigny… J’y suis ! Pour de bon !… Tintin au Congo ! ”

“ PARTIR, revenir. Entre les deux, la promenade, les méandres, le trajet. Au retour du vagabondage, commence un nouveau voyage. Sur la feuille. Partir à nouveau. S’élancer dans un autre parcours, autrement difficile : tracer de mémoire la carte précise d’un territoire parcouru à grandes enjambées.

Bien sûr, on a pris des notes, sur les feuillets carrés d’un carnet tenant dans le creux de la main. En marchant, on écrivait dans sa tête. Puis il a fallu revenir à la maison et repartir à nouveau, dans la mémoire, déjà. Souvent, entre ces deux départs, trop de repos s’écoule. Et tout s’efface.

[…] Comment dire, décrire, raconter ?… Il faut savoir trancher, avancer à grands coups de plume, de pinceau. Ou au couteau !… Mais je suis un vétilleux, frustré par la lâcheté des mailles de mon filet. D’autres souvenirs viennent frétiller dans ma mémoire.

    Souvenirs d’été. Du métro Tolbiac, je retourne chez moi par le quartier chinois. Des gens dînent en terrasse. Lumière rose et vert pâle, bleutée. Des tables et des chaises sur les trottoirs, des coins de nappe en papier qui se froissent au vent du soir. Éclat vif d’idéogrammes chinois sur des enseignes, rouge, vert acide. Chemisettes, robes d’été. Dragon flamboyant. Odeurs.

Sur les rives du Tenu, été 2010

Friture, sauce aigre-douce, thé au jasmin, et le parfum propre des dîneurs qui ont pris une douche avant de venir, mais que la moiteur du mois d’août parisien rejoint inexorablement. Joies tranquilles, dans des claquements de baguettes qui s’échappent parfois des doigts et que des fous rires tentent de rattraper. “



Texte de 1992 figurant aussi dans la première publication (éditions Patrice de Moncan, 1993).