Alain Demouzon est de cette génération qui aura fréquenté assidûment les cinoches de quartier, les salles d’art-et-essai, le ciné-club local et la Cinémathèque française. Lorsqu’il se met en tête d’écrire son premier roman, il vient de mettre un terme à quelques années de travail comme technicien du cinéma, ayant occupé divers postes, dont celui d’assistant permanent de Jean Yanne. À cette époque il a lu beaucoup de scénarios (ce fut un de ses boulots en maison de production) et ne souhaitait plus vraiment en écrire. C’est un peu par raccroc qu’il va renouer plus tard avec le monde de l’audiovisuel : on lui fait des propositions qu’il finit par accepter. Mais il n’ira pratiquement jamais au-devant des choses. L’audiovisuel lui aura tout de même offert de belles opportunités. Sans doute aurait-il pu faire mieux. Mais la poursuite d’une œuvre écrite, silencieuse et solitaire, n’a rien à voir avec les remue-ménage éprouvants de la production cinématographique et télévisuelle. Comme tous les scénaristes, néanmoins, l’auteur aura beaucoup écrit pour le tiroir. Ce qui a été tourné n’est que le dessus de l’iceberg.


Contributions audiovisuelles

Cinéma – Télévision – Radio

1968

À MI-VOIX, court métrage d’Alain Étévé. Scénario : Alain Étévé et Alain Demouzon (non crédité).


1982

INSPECTEUR PUZZLE, série de jeux d’énigmes pour la jeunesse (8’) diffusée sur TF1.

Réalisation : Dominique Masson. Avec : Pierre Reggiani (Inspecteur Puzzle).

Scénarios : Alain Demouzon.

Le Mystère de Châteaubleux (22 septembre 1982).

Casse-tête chinois (6 octobre 1982).

L’Enlèvement de Sabine (20 octobre 1982).

Drame à la villa Curaçao (10 novembre 1982).

Le Vol du Bouchon (23 novembre 1982).


1983

MONSIEUR ABEL, téléfilm.  

Réalisation : Jacques Doillon.

Scénario : Denis Ferraris et Jacques Doillon, d’après le roman d’Alain Demouzon.

Avec : Pierre Dux, Zouc, Jacques Denis, Corinne Coderey, Marie Probst, Dani.

Diffusion : 20 octobre 1983 sur TF1.

Prix de la Fondation de France ; Prix de l’Association française des critiques de télévision.


INSPECTEUR PUZZLE, série de jeux d’énigmes pour la jeunesse diffusée sur TF1. Réalisation : Dominique Masson. Avec : Pierre Reggiani (Inspecteur Puzzle). Scénarios : Alain Demouzon.

Fric-frac chez Lebroc (5 janvier 1983).

Qui a tué Jo Canasson ? (19 janvier 1983).

Le Saccharisateur de fragaria (16 février 1983).

Un dossier brûlant (2 mars 1983).

Le Robot dérobé (18 mai 1983).

Balbuzards et Chinchillas (21 septembre 1983).


1984

QUIDAM, téléfilm.

Réalisation : Gérard Marx.

Scénario : Dominique Lancelot, Alain Demouzon et Gérard Marx, d’après le roman d’Alain Demouzon.

Avec : Aurore Clément, Richard Bohringer, Philippe Dujanerand, Daniel Langlet, Emmanuelle Debever, Véronique Rivière.

Diffusion : le 14 mars 1984 sur Antenne 2.


STRESS, film cinématographique.

Réalisation : Jean-Louis Bertuccelli.

Scénario : André Grall.

Adaptation et dialogues : Alain Demouzon et Jean-Louis Bertuccelli.

Avec : Carole Laure, Guy Marchand, André Dussollier, Isabelle Mergault, Patrice Kerbrat.

Sortie : 19 septembre 1984.


— 1987 —

ÉNIGME SOLUBLE, court métrage.

Réalisation et scénario : Georges Pessis.

Auteur du commentaire : Alain Demouzon.

Diffusion: 12 février 1987 sur France 3.


ONE, TWO, FLIC, téléfilm musical.

Réalisation : Patrick Le Gall

Scénario et dialogues, paroles des chansons : Alain Demouzon. Musique: Jack Arel

Avec : Roger Mirmont, Yann Debray, François Dyrek, Charlotte Kadi, Clotilde Baudon.

Diffusion : le 15 juillet 1987, sur Antenne 2.


MÉCOMPTES D’AUTEURS, série Les Cinq Dernières Minutes, épisode n° 107.

Réalisation : Roger Pigaut.

Scénario et dialogues : Alain Demouzon.

Avec : Caroline Sihol, Marc Adjadj, Marc Eyraud, Nadine Alari, Dominique Paturel.

Diffusions (Antenne 2) : 25 octobre 1987 ; 22 janvier 1991, ; 27 avril 1992.


1988

FAIS-MOI CYGNE, série Les Cinq Dernières Minutes, épisode n° 109.

Réalisation : Louis Grospierre.

Scénario et dialogues : Alain Demouzon.

Avec : Jacques Debary, Marc Eyraud, Micheline Boudet, Ysabelle Lacamp, Paul Barge.

Diffusions (Antenne 2) : 7 février 1988, 11 février 1990, 29 juin 1992.


LE FANTÔME DE LA VILLETTE, série Les Cinq Dernières Minutes, épisode n° 113.

Réalisation : Roger Pigaut

Scénario et dialogues : Alain Demouzon

Avec : Caroline Sihol, Marc Adjadj, Jacques Debary, Marc Eyraud, Michel Duchaussoy.

Diffusions (Antenne 2) : 22 mai 1988, 6 novembre 1990, 9 novembre 1991, 31 août 1992.


1989

AH ! MON BEAU CHÂTEAU ! série Les Cinq Dernières Minutes, épisode n° 118.

Réalisation : Roger Pigaut.

Scénario et dialogues : Alain Demouzon.

Avec : Caroline Sihol, Marc Adjadj, Jacques Debary, Marc Eyraud, Denise Gence, Alain Pralon.

Diffusions (Antenne 2) : 26 mars 1989, 9 novembre 1990, 16 novembre 1991, 16 juin 1992.


1991

MARIAGE MORTEL,  téléfilm. Série FERBAC.

Réalisation : Marc Rivière.

Scénario et dialogues : Alain Demouzon, d’après une idée de James Cluny et Jean-Paul Rocher. Avec : Jean-Claude Brialy, Sylvie Joly, Jean-Claude Drouot, Rufus, Olivia Brunaux.

Diffusions : 13 février 1991, sur Antenne 2, dans le cadre de la collection «Contre-jour», dirigée par Jacques Deray ; 23 octobre 1992 sur France 2 ; 3 août 1995.


1992

BAINS DE JOUVENCE, téléfilm. Série Ferbac.

Réalisation : Marc Rivière

Scénario et dialogues : Alain Demouzon. Adaptation : Alain Demouzon et Marc Rivière.

Avec : Jean-Claude Brialy, Brigitte Fossey, Sylvie Fennec, Isabelle Carré, Claude Giraud.

diffusions: le 26 avril 1992 sur Antenne 2, le 19 mars 1994 sur France 3.


1993

LE CRIME DE FERBAC, téléfilm. Série Ferbac.

Réalisation : Bruno Gantillon.

Scénario et dialogues : Alain Demouzon.

Avec : Jean-Claude Brialy, Michel Duchaussoy, Francine Bergé, Muriel Brener.

Diffusions: 14 mai 1993 ; 23 juin 1995, sur France 2.


LE MAL DES ARDENTS, téléfilm. Série Ferbac.

Réalisation : Roland Verhavert.

Scénario et dialogues : Alain Demouzon et Michel Friedman.

Avec : Jean-Claude Brialy, Aurore Clément, Muriel Jacobs, Olivier Thomas, Alain Meneust.

Diffusion: 15 octobre 1993, sur France 2.


1994

LE CARNAVAL DES TÉNÈBRES, téléfilm. Série Ferbac.

Réalisation : Sylvain Madigan.

Scénario : Alain Demouzon et Michel Friedman.

Adaptation et dialogues : Alain Demouzon.

Avec : Jean-Claude Brialy, Brigitte Bemol, Hubert Deschamps, Bernard Alane, Françoise Brion.

diffusions: 14 janvier 1994, sur France 2 ; 28 août 1995.


FERBAC ET LE FESTIN DE MISÉRICORDE, téléfilm. Série Ferbac.

Réalisation : Christian Faure.

Scénario : Alain Demouzon et Michel Friedman.

Adaptation et dialogues : Alain Demouzon.

Avec : Jean-Claude Brialy, Catherine Hiégel, Jean-Paul Roussillon, Marianne Denicourt. Diffusion : 16 décembre 1994, sur France 2.


1997

Panique sur la gare,téléfilm. Série Quai n° 1. 

Réalisation : Patrick Jamain.

Scénario : Didier Cohen, d’après une idée d’Alain Demouzon.

Avec : Sophie Duez, Olivier Marchal, Raoul Billerey, Marion Game, Roger Souza, Jim Redler.

Diffusion : 21 mars 1997, sur France 2.


PHOTO MATON, court métrage. Voir le film (6’) > Photo Maton

Réalisation: Philippe Dorison, d’après la nouvelle éponyme d’Alain Demouzon.

Avec : Dominique Pinon, Michel Cremades, Vernon Dobtcheff.

Diffusion : 19 septembre 1997, sur France 3.


2003

LE SAUT-DU-DIABLE, dramatique policière radiophonique de 55 minutes.

Réalisation : Michel Sidoroff.

Diffusion : samedi 29 mars 2003, de 22 :05 à 23 heures, sur France Culture.


Monsieur Abel


Téléfilm de 90 minutes, diffusé le jeudi 20 octobre 1983 à 20 h 35 sur TF1.

D’après le roman éponyme d’Alain Demouzon (Flammarion, 1979).                                                                       

Adaptation et dialogues : Denis Ferraris et Jacques Doillon.

Réalisation : Jacques Doillon.

Producteur délégué : Olivier Barrot.

Coproduction TF1-SSR (Télévision suisse romande).

Image : Pavel Koriner. Musique : Jürgen Knieper.

Distribution — Pierre Dux : Monsieur Abel ; Zouc : Gervaise ; Dani : la barmaid ; Jacques Denis : l’inspecteur ; Jean Turlier : Alfred ; Corinne Coderey : Louise ; Marie Probst & Lola Doillon : Les fillettes.

Taux d’écoute Audimat : 32,90 % (soit 5 264 000 foyers).

Sélectionné pour représenter la France au prix Italia 1983.

Prix Albert Ollivier de la Fondation de France.

Prix 1984 de L’Association française des critiques et informateurs de radio et de télévision (AFCIRT).


Jacques Doillon, dossier de presse de TF1, octobre 1983 :

« Ce qui était compliqué dans Demouzon, c’est qu’il y avait une action qui ne s’arrêtait pas. Et je ne suis pas vraiment un metteur en scène d’action… Mais surtout, je ne peux pas, de manière générale, m’en sortir avec un personnage tout seul. Le personnage de Demouzon était un peu solitaire au milieu de toutes les aventures qu’il s’inventait. Alors, j’ai eu l’idée d’amener quelqu’un d’autre, pour que ça fasse un couple. […] Avec Denis Ferraris, on a « déconstruit » l’histoire, pour en reconstruire une un peu identique. Nous n’avons pas été fidèles au livre, mais il y avait une fidélité par rapport au personnage qui me plaisait bien. En fait, on a enlevé le personnage et raconté une autre histoire, ou la même histoire tout à fait autrement.»


Alain Demouzon, dossier de presse de TF1, octobre 1983 :

« Monsieur Abel s’est échappé de mon histoire pour aller vivre celle de Doillon. On pourrait croire que les deux aventures n’ont rien en commun. Pourtant, monsieur Abel a bien vécu ce que j’ai dit de lui, avant de filer en Suisse (comme on boit à l’anglaise !) continuer ses folies chez Doillon. Je ne renie pas ce vieux fils perdu, ce gamin accablé sous le loden et les rhumatismes. Il était dans mon histoire. Mon Abel parcourait la ville ; celui de Doillon est confiné dans sa baraque. Mais c’est bien le même, avec ses envies de démence, et l’intuition d’une fin fracassante ou bout d’une vie grise. Il n’est pas adapté mais créé à l’image, recréé, poussé plus loin encore. Il est Monsieur Abel, dans un second épisode que j’aurais aimé écrire. »



Quidam


Téléfilm de 84 minutes, diffusé le 14 mars 1984 à 20 h 35 sur Antenne 2.

D’après le roman éponyme d’Alain Demouzon (Flammarion, 1980).

Adaptation et dialogues : Alain Demouzon, Dominique Lancelot & Gérard Marx.

Réalisation : Gérard Marx.

Image : André Neau ; Musique : Bruno Coulais.

Distribution — Richard Bohringer : Antoine Rimbaud ; Aurore Clément : Wendy ; Philippe Dujanerand : Merlin ; Daniel Langlet : Léonard ; Emmanuelle Debever : Alice ; Véronique Rivière : Monika ; et Maxime Leroux, Riton Liebmann, Jacques Boudet, Karol Zuber, Thierry Magnier, etc. ; avec… Barthélemy Demouzon : P’tit Lousteau.

Taux d’écoute Konso/France-Soir : 32 %.



« Féerie, tragédie, histoire d’amour, film noir, rêve, cauchemar ou allégorie ? Quidam est tout cela. Un chef-d’œuvre à facettes toutes aussi éclatantes les unes que les autres. »

Le Matin, 14 mars 1984.


« L’univers de Demouzon n’est décidément pas fait pour être mis en images. On l’avait déjà constaté l’an dernier avec Monsieur Abel, adapté par Jacques Doillon… » 

Valeurs Actuelles, 12 mars 1984.


« Après le Monsieur Abel bleu nuit de Jacques Doillon, voici une Belle au bois dormant multicolore et lyrique, haute en couleur et cependant d’un noir absolu. Une tragédie classique et moderne ouverte au bulldozer dans le flanc des désirs en chantier, courant au long des dérives urbaines. Il n’y a plus Demouzon à se faire : le nouveau polar français accouche de très grands films sur petit écran. »

Elle, 19 mars 1984.


« Les romans de Demouzon, qui personnellement me laissent de glace, réussissent bien à la télévision. En octobre c’était Monsieur Abel de Jacques Doillon, où Zouc et Pierre Dux campaient un duo bien étrange. Aujourd’hui Quidam, réalisé par Gérard Marx, avec Richard Bohringer et Aurore Clément, instaure un climat glauque à souhait, courant alternatif haute tension dans l’habituel petit voltage télévisuel. […] Une ambiance adulte pour une télé qui échappe au genre familial qui sévit d’habitude, moite, tendue, avec la caméra de Marx qui se faufile, souple, dans les coins sans rater un jeton, faisant du joli l’air de rien. »

Libération, 14 mars 1984.


« Éblouissement de cette chose rarissime à la télévision : une vraie de vraie de fiction. Quidam, c’est le titre, est adapté d’un roman d’Alain Demouzon. Qui, décidément réussit bien au petit écran : on se souvient de Monsieur Abel, superbement mis en images (et recréé) par Jacques Doillon. […] Dans Quidam, les images (comme si souvent dans les téléfilms) n’illustrent pas l’intrigue : elles la commandent, la rendent possible. Le sens est donné par le décor, et les visages qui s’y inscrivent. »

Alain Rémond, Télérama, 21 mars 1984.


Monsieur Abel fut le premier film de Jacques Doillon réalisé pour la télévision, avec les moyens de la télévision. Et Quidam était alors le premier long métrage de Gérard Marx qui, depuis, à fait une ample carrière à la télévision — tout comme son épouse, la scénariste et productrice Dominique Lancelot. Ces deux téléfilms, diffusés à quelques mois d’intervalle, connurent un succès inhabituel et furent chroniqués avec grand intérêt par la presse. Dans les deux cas, on en souligna la qualité et l’originalité, et une volonté de faire œuvre qui lançait quelques pavés dans la mare d’eau tiède habituelle. Il y eut ainsi, inévitablement, une certaine dose de réprobation, comme pour mes livres, au fond — ce qui après coup m’apparaît comme moins inquiétant que l’unanimité. On pouvait croire alors que d’autres adaptations allaient suivre. Mais, selon l’antique formulation romanesque : « J’étais loin de me douter que ces premières adaptations de mes romans seraient aussi les dernières… » Des portes qui s’ouvraient, en apparence, se refermèrent aussitôt, il y a déjà  un quart de siècle de cela.

A.D.


La jeune femme blonde et le jeune homme brun


    En juillet 1980, une jeune femme blonde et un jeune homme brun vinrent me trouver, avec mon roman Quidam sous le bras. Ils avaient pour idée d’en faire un film. Je tentai vainement de les en dissuader. C’était le plus inadaptable de mes livres : une histoire d’identité perdue, de faux-semblants, de miroirs à mensonges ; une aventure où des univers urbains en démolition s’effritent dans la tête d’un homme malade. Ça pouvait tenir par les mots, mais la caméra est trop honnête : ce qu’elle montre se met à exister. À l’image, on ne ferait pas croire au destin que Rimbault s’invente avec des phrases. Gérard Marx, le brun, m’assura qu’on pourrait. Dominique Lancelot, la blonde, me convainquit d’essayer : elle avait déjà décortiqué la bête et jeté sur le papier quelques idées sur la façon de l’accommoder. Ainsi naquit l’adaptation.

Elle est toujours périlleuse pour l’auteur. Il risque d’être trahi ou de s’y trahir. Devenir le fossoyeur de son œuvre, c’est pire que l’abandonner en des mains assassines. Alors, il y faut de la vigilance autant que de l’élan, et savoir aussi étouffer son orgueil. Car l’auteur flétri empêche l’écrivain de démolir pour reconstruire ce qui avait déjà eu tant de mal à tenir debout. Conscient de ce danger, je fus le premier à secouer mon bouquin pour en faire tomber des briques, des tuiles et des poutres : ce qui tiendrait bon servirait à bâtir le scénario. On mettrait autour la décoration qu’il nous plairait. Car, bien sûr, on ne doit pas faire ces choses-là sans plaisir.

Cette épuration ne fut guère facile. Lancelot hésitait à me sacrifier des morceaux de bravoure, et Marx réclamait ces univers qui lui avaient fait aimer le livre : la vieille ville qu’on détruit, la nouvelle qu’on bâtit, ce qui reste entre les deux. Il fallut épurer cet univers baroque, mais sans l’appauvrir. Par chance, je crois Gérard Marx un cinéaste baroque. Entendons-nous : baroque n’a rien à voir avec rococo, bigoudis, fer forgé. Baroque, c’est du sens bien charpenté sur un chemin souple, en ligne ouverte, avec des fenêtres sur l’imaginaire, des choses qui se sauvent au bout des doigts quand on croit les attraper, comme le lapin blanc entre les jambes du quidam.

Voilà pourquoi ce film n’épuise pas tout son suc à la première vision. Il y a des parfums reniflés qu’on voudrait humer plus longtemps, des morceaux goûtés du bout des lèvres qu’on aurait envie de mâcher. Mais, tant pis, le bateau file. C’est que baroque et classique sont bien proches, on glisse de l’un à l'autre. Dans Quidam, le ton est baroque, la cadence classique : on avance sans traîner, en plans vifs, droit au but. Même si ce but va en courbe, en spirale ondulante, baroque.

Il se trouve que, malgré tous nos efforts, l’univers de Quidam est d'une richesse que nous ne soupçonnions plus avant d'avoir vu le film fini. Tant mieux. Ce ne sont pas les polars maigres qui manquent, avec leurs mythologies sèches. Les nôtres, de mythologies, sont là aussi : le Lapin blanc d'Alice, la Belle au Bois dormant, le Prince Charmant, le Petit Chaperon rouge, mêlées avec des mondes plus communs aux films policiers. Car Quidam n’est pas qu’un conte de mauvaises fées, c’est aussi — et plus simplement — l’autopsie d’un fait divers dont les circonstances se mettent en place vers l’inexorable. On pourrait dire de ce fait divers qu'il associe, en responsabilité collective, toutes les couches d’une société urbaine : on y voit des enfants, des hommes et des femmes à égalité de désespoir d'amour, des jeunes et des vieux, des clodos et des flics, des commerçants, des ouvriers, des passants. Ils ont leur rôle à jouer, ce ne sont pas que des témoins. L’histoire du quidam, dans le fond, c’est peut-être la nôtre, celle qui nous fait croire que notre « innocence » (qui n’est que notre indifférence aux autres) nous met à l'abri du danger.

Mais, me voilà moraliste, après avoir glissé vers la critique : je ne voulais que parler des affres de l’adaptation. Il n’y en eut pas. Le film que me montrèrent Gérard Marx et Dominique Lancelot réussit à m’émouvoir, aux premières images de cette histoire que j’avais pourtant ressassée cent septante fois. Richard Bohringer était devenu parfaitement ce « quidam » meurtri qui serre les mâchoires pour gommer sa gentillesse, et cacher son désir, éperdu et vain, de guider la femme qu’il aime vers un monde meilleur.

Cette femme, c’est Aurore Clément (dont j’ai envie de dire que c’est son plus beau rôle à l’écran ; même si ça ne me regarde pas). C’est Aurore/Wendy, piétinée par la vie, pathétique avec une justesse si émouvante, belle dans sa détresse, avec tant de douceur abîmée, qu’elle en illumine tout le film.

Dans le même temps, Jacques Doillon extirpait mon Monsieur Abel des aventures que j’avais écrites pour lui et l’emmenait, avec une grande bulle de son atmosphère d’origine, dans une histoire de fol amour aride où plus rien ne bougeait que les sentiments, les émotions, les inquiétudes, tout ce qui fait que l’homme ne ressemble pas exactement aux autres animaux. À ce bout de la terre, on me faisait une œuvre linéaire, austère et bleue, où le feu couvait sous la glace, tandis que Gérard Marx dans son territoire à lui, construisait une spirale nocturne où la folie froide des hommes dansait dans des couleurs de néons délavés.

Avoir pu susciter, chez des cinéastes aux registres si différents, des œuvres d’une telle qualité filmique, d’une si dense émotion, m’est un souvenir fiérot et chaleureux.

Il est des adaptations qui ravissent les auteurs. C'est rare, dit-on. J’en savoure d’autant ma chance, mon plaisir et ma gratitude.


Alain Demouzon, dossier de presse d’Antenne 2, février 1984.

Zouc et Pierre Dux, dans Monsieur Abel

Aurore Clément et Richard Bohringer, dans Quidam

Alain Demouzon perchman, sur le tournage d’ À mi-voix, en août 1968...

... et scénariste, sur le plateau de Carnaval des ténèbres, au côté de Jean-Claude Brialy, en  juin 1993 — Photo  Antenne 2/Robert Picard.

       
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